Assis sur le balcon de la chambre d'hôtel où ils étaient, encore une fois, prisonniers pour une nuit, Tom avait les yeux perdus dans le vague. Son corps fin, perdu dans les méandres d'un t-shirt trop ample, était doucement bercé au rythme de sa respiration. Sa main pendait dans le vide, alors qu'il avait passé son bras entre deux barreaux de la grille ; et, du haut des quatre étages, quelques cendres tombèrent, débris sans espoir de la cigarette suspendue à ses doigts.
Il eut un sursaut en sentant une brûlure lui mordre les phalanges, lâcha le mégot et se passa une main sur le visage, essayant de se souvenir comment tout avait bien pu commencer. Il ne put se concentrer longtemps ; dès qu'il abaissa ses paupières, il vit la peau blanche, sentit l'odeur délicate, toucha mentalement les lignes fines de cette chair dont il ne pouvait pas se passer. D'ailleurs, il n'arrivait pas à faire une distinction claire entre lui et l'objet de son désir.
S'apprêtant à se laisser choir dans les volutes de plaisir que lui apportait l'illusion de son imagination, il fut ramené à la réalité brutalement par un goût métallique entre sa langue et son palais.
Du sang.
Il se leva, essaya de cracher, mais la salive qui s'abattit sur le béton était tout ce qu'il y a de plus normale. Il n'eut pas à réfléchir longtemps pour trouver la raison de la sensation désagréable qui venait de s'emparer de lui, et retourna dans la chambre. Bill s'était redressé dans le lit.
« Tu t'es fait mal ? demanda Tom.
- Je me suis simplement mordu la langue, répondit l'intéressé. Tu ne dors pas ?
- Non. Sûrement le stress.
- Comme si c'était ton premier concert...
- Ce n'est pas le tien non plus. Que fais-tu réveillé ? »
Bill ne répondit pas ; en revanche, il tendit une main vers celle de son frère, et n'eut même pas besoin de le toucher pour que ce dernier comprenne qu'il voulait qu'il revienne à ses cotés. C'est ainsi que fonctionnent les jumeaux : toujours un instant d'avance. Tom monta sur le lit, enjamba son frère pour retourner de son coté, et se laissa tomber dans un soupir. Face au visage de Bill, il vit le filet de sang qui s'échappait d'entre ses lèvres. Il l'essuya doucement.
« Tu saignes bien... Comment tu t'es débrouillé pour te mordre à ce point ?
- J'avais froid. »
Pour appuyer ses dires, il serra son corps glacé contre celui de Tom, qui n'avait pas beaucoup plus chaud. Ce dernier retira son t-shirt, dans l'espoir d'offrir à son frère un peu de chaleur humaine, au sens propre. Il joua quelques instants avec les mèches de cheveux noirs qui encadraient le visage angélique face à lui, avant de presser avec précaution ses lèvres contre celles du grand blessé. Avec douceur, il but les quelques gouttes de sang qui restaient dans la bouche du chanteur, et lorsque leurs visages s'écartèrent enfin, Tom détourna le regard.
Bill eut un petit sourire à la vue de cet embarras absurde.
« Il paraît que le premier baiser a un goût de citron, dit-il d'une voix amusée.
- C'est pas comme si c'était le premier, non plus...
- Reste que je me demande encore quel goût il avait, le premier.
- Un goût de sang, déjà cette fois-là.
- Ah, je m'étais déjà mordu la langue ?
- Tu n'as vraiment aucune mémoire ? »
Bill fit la moue.
« C'est pas ça. Mais ma mémoire est focalisée sur mes chansons, moi.
- Je retiens mes accords, mais ce n'est pas pour autant que j'oublie ce qu'on fait tous les deux. »
Tom jeta un regard amusé à son frère qui se reculait dans le lit en croisant les bras, la mine boudeuse. Il avait toujours été plus enfantin que lui : plus souriant, plus expansif, plus émerveillé par tout et n'importe quoi... C'était sans doute ce qu'il y avait de plus mignon chez lui.
Deux ans plus tôt, la naïveté naturelle de Bill lui avait encore joué des tours. Alors que Tom était déjà assez lucide pour abandonner l'idée d'une relation ayant une quelconque ampleur autre que physique, Bill, de son coté, s'était encore entiché de ce que son frère avait, pour une énième fois, appelé une godiche, et se dirigeait inexorablement, pour une énième fois, vers une rupture douloureuse. Ayant certainement fait une remarque déplacée, un geste mal interprété ou un simple regard que l'infâme avait utilisé comme excuse pour rejeter la responsabilité de la séparation sur l'adolescent qui ne présentait, pour elle, plus aucun intérêt maintenant que leur idylle était consommée, Bill se fit jeter en beauté. Et pour ajouter du cachet à la scène, l'abjecte amante lui avait envoyé une violente gifle dont elle pourrait sans doute se vanter auprès de ses amies. Ce jour-là, elle s'était sans doute découvert une vocation de lutteuse, car elle le frappa si fort qu'elle le blessa, lui entaillant la gencive. En le voyant saigner, la jeune fille s'était empressée de fuir, laissant Bill seul, pétrifié d'horreur. Lorsqu'il rentra au studio, un peu plus tard, et que Tom se mit à le sermonner pour son retard – tous trois, avec Gustav et Georg, l'attendaient depuis des heures pour travailler – Bill baissa la tête, appuya son front contre l'épaule de son frère, et laissa tomber au sol un crachat bruni par le sang. Par pudeur envers les jumeaux, les deux musiciens quittèrent la pièce, allant s'installer à la cuisine pour quelques temps. Seuls au milieu des instruments, les Kaulitz ne bougèrent pas d'un cil, prisonniers d'un instant où ils se perdaient, ne comprenant pas bien ce qui leur arrivait. Avalant sa salive, Tom prit son courage à deux mains et passa un bras autour du tronc de son frère, avant de lui relever le visage du bout des doigts. Comme un prémisse à tant de déviances futures, comme une sentence durement prononcée par un juge fataliste, leurs lèvres se rejoignirent dans une impitoyable étincelle.
« Je suis sûr que ça a quand même eu un goût de citron.
- Couvert par les morceaux de gencive qui flottaient dans ta bouche. »
Bill haussa les épaules avant d'effleurer celles de son frère. Tom prit un air désintéressé qui ne put durer longtemps, avala sa salive et, comme s'il capitulait, passa ses bras autour du corps fin allongé à ses cotés et plongea son nez dans la masse de cheveux noirs. Il tenta d'identifier l'odeur qui s'en dégageait. Coriandre ? Cannelle ?
« Fleur d'oranger. C'est un nouveau shampooing. »
Tom cligna des yeux, ne sachant quoi répondre. L'expression de son frère s'était tintée d'espièglerie, illuminée par le sourire qui était devenu sa marque de fabrique. Dans ce genre de cas, il n'y avait pas d'autre moyen pour ne pas perdre la face que de se prendre au jeu.
« J'ai pensé trop fort ?
- Pas tellement, mais ça fait vingt minutes que tu as le nez dans mes cheveux. Regarde, il commence même à faire jour !
- Je m'en tape, soupira Tom en serrant son frère plus fort. Aujourd'hui, je ne me lève pas.
- Il faudra bien que tu te lèves pour le concert.
- C'est dans seize heures.
- Quand même. Et je suis sûr que l'odeur des croissants finira par te tirer du lit...
- Tu n'as pas bientôt fini avec les goûts et odeurs ? »
Les deux billes espiègles, pour une fois démaquillées, s'illuminèrent.
« Tu sais bien que je ferais tout pour t'emmerder, lança Bill.
- J'avais remarqué.
- Je suis démasqué.
- Pauvre de toi.
- Je survivrai.
- Dommage. »
Devant l'air choqué de son jumeau, Tom retint un rire.
« J'ai gagné, dit-il simplement.
- Et alors ? Je suis censé te décerner un prix pour ça ?
- Serais-tu vexé, petit frère ?
- Ne m'appelle pas 'petit frère'. »
La voix froide du chanteur rappela son frère à l'ordre. Evidemment, hors de question d'évoquer ce lien. Depuis deux ans, il était obsolète. Et pourtant, il y avait bien des moyens de désigner ce qu'ils étaient.
Ils étaient musiciens. Ils étaient partenaires. Ils étaient amis, alliés, complices.
Ils étaient amants.
Les frères étaient morts.
Bill se leva et quitta la chambre.
Ils ne se revirent que plusieurs heures plus tard, et étaient entravés par la présence de Georg et Gustav. Pas qu'ils aient déjà mal réagi aux attaches très fortes entre les jumeaux, mais ils étaient très loin d'imaginer entre eux des relations autres que fraternelles. Oh bien sûr, ils connaissaient mieux que quiconque les photos ambiguës qui faisaient crier de joie les fans, et ils entendaient les sous-entendus que les jumeaux glissaient dans les conversations, mais ils les avaient toujours pris pour un jeu, une blague que eux, pauvres mortels, ne pouvaient comprendre. La vérité était plus sordide : il n'y avait aucun sous-entendu. Ce qu'ils prenaient pour de savantes plaisanteries n'étaient que la crue et impitoyable vérité. Quelque part, Tom aurait préféré qu'ils comprennent. Qu'ils les sermonnent. Que quelqu'un entre enfin dans l'horreur de leur bulle. Tant qu'ils y seraient enfermés, ils n'auraient jamais le recul nécessaire pour voir vers quelle issue tragique les menaient leur couple.
« Allez, on répète encore une heure et on va se préparer pour le concert.
- Tes cheveux sont trop plats ? plaisanta Tom en secouant ses dreads.
- T'es lourd aujourd'hui, tu sais ?
- Mais non... »
Georg et Gustav se regardèrent un instant, et un accord mutuel et tacite entre eux s'imposa bien vite : il était hors de question de se mêler de ça. Si les jumeaux s'étaient disputés, intervenir serait du suicide ; même dans le malheur, même dans la haine, ils restaient unis et se rebellaient contre quiconque essayait de s'interposer. Si les garçons voulaient garder un semblant de figure humaine, l'ignorance était une condition sine qua non. Ils le savaient très bien.
Si jeunes pour déjà devenir déviants... Ils se repoussèrent avec la même force, éc½urés par ce qui venait de se passer entre eux. Bill s'essuya la bouche avec fureur, Tom se mit à hurler des injures. L'un empoigna le col de l'autre, l'autre le frappa au ventre ; ils ne savaient plus qui était qui, tant leurs deux corps ne formaient plus qu'un, jusque dans la bataille. Les coups s'abattirent violemment, des cris se firent entendre ; Gustav et Georg accoururent en trombe. La scène qui se déroulait devant eux était impensable : les jumeaux, qui avaient toujours été sur la même longueur d'onde, se battaient jusqu'au sang. Ils se regardèrent et fondirent sur Tom, le tirant en arrière, conscients que, bien que les deux Kaulitz aient la même corpulence, si l'un des deux prenait des risques, c'était bien Bill. C'est alors qu'arriva ce qu'ils n'avaient pas prévu. Tom, fou de rage, se retourna vers eux brusquement et les frappa avec force. Il s'époumona contre les deux seules personnes raisonnables de la pièce, les invectiva tant que possible, retournant vers son frère qui regardait les musiciens d'un air accusateur. Ils s'étaient mêlés de ce qui ne les regardait pas, et cette erreur ne leur serait pas pardonnée.
« Si. T'es lourd. »
Tom lâcha sa guitare qui tomba à terre dans un fracas. En un instant, il avait plaqué son frère contre le mur, un coude contre la tapisserie à coté de sa tête ; l'autre bras contre la poitrine de Bill, le maintenant immobile.
« Si tu veux dire que je suis lourd, attends que je te monte dessus. »
Gustav et Georg se lancèrent encore un regard. Cette fois, ils ne seraient pas si stupides.
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